Les Diogène auraient besoin de tout, mais ne demandent rien.

 

En 1975, deux gériatres anglais, Clark et Mankikar, décrivent un trouble du comportement connu de tout temps et pourtant encore peu étudié jusque-là. Ils le baptisent « syndrome de Diogène », en référence au philosophe grec né à Sinope en 413 avant J.C., chef de file des cyniques et qui vivait dans une amphore.

« Diogène », c’est donc ainsi qu’on qualifie ces humains qui, au cœur de nos villes, entassent, loin des regards, des tonnes de papiers, boîtes, sacs plastiques, journaux, vêtements, aliments, poubelles, détritus, excréments… Au point souvent de ne plus disposer que d’un ou deux mètres carrés pour vivre dans un appartement devenu totalement insalubre. Et au point parfois de ne plus pouvoir pénétrer dans l’appartement et de devoir vivre sur le palier.

Texte de Françoise Bonardel, 1980

Initialement paru dans le livre, Cartes et figures de la Terre, catalogue de l’exposition organisée par le Centre de Création Industrielle au Centre Georges Pompidou en 1980

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Lignes d’erre retranscrites par Gisèle Durand Ruiz, Graniès, 1974, in Cahiers de l’Immuable /3, revue Recherches n° 24, 1976

« Dans les vagues,

Dans les monts érodés

de la chaîne

hercynienne

Quelques radeaux

d’après le désastre  » …*

Sur ces radeaux, quelques jeunes hommes et femmes, guidés par l’impulsion et l’intuition initiales de F. Deligny, vivent aux côtés d’enfants psychotiques jugés incurables, dans « la vacance du langage »*. S’ils ont, en quelque sorte, « pris le maquis » et sont, comme les enfants qu’on leur a confiés, de singuliers partisans, c’est qu’ils ont entrepris, hors de toute institution, une aventure qui fait peut-être d’eux les contemporains de nos ancêtres primitifs, de « l’homme naturel » de Rousseau, ou encore de ce Victor, enfant-sauvage de l’Aveyron… Au jour le jour, par leurs faits et gestes coutumiers : conduire le troupeau, couper du bois, faire cuire le repas…, ils marquent de leur présence cette terre austère et immuable des Cévennes, transcrivant ensuite ces trajets et multiples « faire » quotidiens en d’innombrables cartes qui « donnent à voir » ce qu’eux-mêmes ignoraient souvent jusqu’alors, et sans quoi les enfants psychotiques resteraient pour eux, et réciproquement, d’irréductibles étrangers. Ce que les cartes révèlent, à travers les nombreux tracés et le transcrit qui en est fait, là où l’enchevêtrement des « lignes d’erre » et des trajets coutumiers constitue un « lieu-chevêtre », c’est l’existence d’un « corps commun » , d’un « Nous primordial » , qui ne saurait être ramené à un noeud de désirs inconscients comme le voudrait la psychanalyse, ni à un héritage de dispositions innées ; c’est bien plutôt « ce quelque chose on nous qui échappe au conjugable », ainsi que tente de le définir Deligny, ou encore ce « fonds commun autiste que nous avons tous on permanence ».